Comment décrypter les hiéroglyphes égyptiens.

S’agissant d’écriture hiéroglyphique, on trouve effectivement plusieurs possibilités:

  • – des lignes avec les personnages regardant à droite, donc à lire de droite à gauche
  • – des lignes avec les personnages regardant à gauche, donc à lire de gauche à droite
  • – des colonnes avec les personnages regardant à droite, donc à lire de droite à gauche
  • – des colonnes avec les personnages regardant à gauche, donc à lire de gauche à droite

Toutes les colonnes se lisent de haut en bas, et jamais de bas en haut heureusement.

Quand du texte est incorporé dans une scène avec des personnages, alors le sens de l’écriture est utilisé pour attribuer un texte à un personnage : si le personnage regarde à droite, alors le texte qui lui est attribué se lit de droite à gauche. Un peu comme si le personnage projetait son texte vers l’avant. Et, dépendant des personnages représentés, on trouve des lignes ou des colonnes (et même des petites colonnes).

En général, l’utilisation d’une écriture en ligne ou en colonne dépend de la surface disponible : on écrit en colonnes sur une surface plus haute que large, et en lignes sur une surface plus large que haute. Mais quand la surface disponible se rapproche du carré, alors il me semble qu’on trouve indifféremment une écriture en lignes ou une écriture en colonnes.

Mais, quand il n’y a pas de scène, il me semble qu’on rencontre le plus souvent soit une lecture horizontale de droite à gauche, soit une lecture verticale de droite à gauche, comme dans ces exemples :

Ici, les 6 premières lignes de texte ne sont pas attribuées à un personnage et se lisent de droite à gauche. Alors que chaque moitié de la septième ligne se lit dans un sens différent, étant attribuée chacune à l’un des deux personnages. Puis la huitième ligne, non attribuée à un personnage, se lit de nouveau de droite à gauche :

Là il n’y a pas de scène, les lignes se lisent de droite à gauche :

Là non plus, il n’y a pas de scène, les colonnes se lisent de droite à gauche :

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Sur le recto de la stèle, les colonnes se lisent de gauche à droite, vers le personnage à qui le texte est attribué et qui regarde vers la gauche … alors que sur le verso il n’y a pas de scène et les colonnes se lisent de droite à gauche :

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Un contre-exemple, pour les lignes de a à g :

 

Il y a aussi parfois une volonté de symétrie, sur les fausses portes, ou les entrées de tombes comme ci-dessous : Les textes en colonnes autour de l’entrée (6 à 10 et 11 à 15) sont écrits dans des sens différents, leur sens de lecture s’éloigne de l’entrée, ainsi que les lignes 7 et 12.

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Fischer donne un exemple remarquable où les colonnes se lisent de gauche à droite, mais avec l’orientation des signes qui change d’une colonne à l’autre :

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NB : Les flèches ajoutées montrent l’orientation des signes (la direction dans laquelle les signes de personnages ou d’animaux regardent), et non pas le sens de lecture (qui est l’inverse).

Fisher cite en exemple une très belle inscription de la tombe de Mersyankh III, à laquelle j’ajoute la photo tirée de l’ouvrage de William Kelly Simpson – Mastaba of Queen Mersyankh III –

Le signe est inversé par rapport au sens de lecture, et constitue un très beau cadrat avec les signes grâce à sa queue très allongée :

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Rien à voir avec le sujet, mais je remarque que le signe ci-dessus représente de manière très fidèle le sarcophage de la reine, ci-dessous (mais sans son couvercle) :

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Un autre exemple d’inversion, formule PT25 dans la pyramide d’Ounas, les deux signes sont ici opposés dans le nom du dieu Khenty-irty :

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Comprendre l’Art Égyptien

Les images égyptiennes sont généralement une source d’étonnement : un seul œil de face sur un visage de profil, deux mains gauches, des pieds sans orteils, des personnages gigantesques à côté de lilliputiens… Elles inspirent généralement un sentiment de proximité et pourtant le sens de l’image reste impénétrable à la manière des hiéroglyphes. En effet, c’est l’œuvre de scribes qui écrivent leurs sujets grâce à leur maîtrise des secrets des hiéroglyphes, en ignorant la perspective. Ainsi, les dimensions d’un sujet ne diminuent pas en fonction de son éloignement, mais selon d’autres critères. De même, le contenu est généralement visible, étalé hors du contenant. En fait, tous les aspects informatifs d’un sujet doivent être montrés, juxtaposés sans déformation, depuis un nombre de points de vue aussi nombreux qu’il est nécessaire. En démontant les rouages de cette analyse aspective de l’image, nous montrerons qu’elle ne se limite pas aux représentations figurées, mais qu’il s’agit d’un mode de pensée général qui concerne l’ensemble de l’appréhension du temps et de l’espace par les Anciens Égyptiens, correspondant à leur système d’écriture et que l’on retrouve dans leur littérature.

Dominique Farout se propose de nous parler de la relation entre le temps et l’espace dans la pensée égyptienne et son expression.

La langue égyptienne

La langue française fait des concordances de temps auxquelles elle est attachée. La langue égyptienne est cousine des langues sémitiques ; en égyptien c’est l’aspect qui prime sur la concordance.

Le temps, c’est le point de repère : hier, c’est le passé ; aujourd’hui, le présent ; demain, le futur.

L’aspect c’est de voir, si par rapport au point de repère temporel exprimé ou pas, l’action est achevée ou n’est pas présentée comme achevée.

L’aspect accompli/achevé, c’est : j’ai mangé, j’avais mangé, j’aurai mangé.
Le non-accompli/non (encore) achevé, c’est : je mangeais, je mange, je mangerai.

Par exemple, pour décrire une dictée faite par D. Farout :

Je suis Français : « J’écris ce que D. Farout me dit » (même temps, même aspect : présent non-accompli).

Je suis Égyptien : « J’écris ce que D. Farout m’a dit », car il faut avoir fini d’entendre pour pouvoir écrire, même si la dictée dure 2 h (la proposition relative « ce que D. Farout m’a dit » est pensée comme accomplie).

Pour un Français, les 2 h pendant lesquelles il écrit sont les mêmes 2 h pendant lesquelles D. Farout dicte quelque chose. Pour un Égyptien, chaque hiéroglyphe (signe hiératique) doit avoir été fini d’entendre avant de pouvoir être écrit ; ainsi, chaque segment d’une dictée a été achevé d’être entendu pour être écrit (concordance d’aspect).

En supposant que nous nous revoyions la semaine prochaine, un Français dira « Tu te souviens, nous écrivions ce que D. Farout nous dictait la semaine dernière » (non-accompli du passé). Un Égyptien aurait dit : « Nous écrivions ce que D. Farout nous a dicté » en gardant la concordance d’aspect sans s’occuper de la concordance du temps puisque l’on a dit que c’était la semaine dernière, il est inutile d’indiquer une nouvelle fois le passé.

La langue égyptienne est basée sur l’aspect et ensuite sur le temps (c’est le contraire du français).
L’aspect accompli ou non-accompli prime sur le temps
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Les hiéroglyphes

Le système d’écriture qui influe totalement notre système français de pensée, c’est le système alphabétique. Nous écrivons à peu près phonétiquement ce que nous prononçons. Nous n’écrivons pas seulement une minuscule partie phonétique de ce que nous prononçons. En français, nous sommes habitués à lire dans l’ordre chronologique les signes qui ont été écrits dans cet ordre d’écriture et dans le même ordre.

En égyptien, ce ne sera pas le cas ; le système hiéroglyphique égyptien mélange des phonogrammes et des idéogrammes. En français, nous avons, nous aussi des idéogrammes : les chiffres, les éléments de ponctuation… Avec l’informatique, la mondialisation, nous pratiquons énormément les idéogrammes : sur notre ordinateur, la flèche verte indiquant la sortie, le panneau d’interdiction de fumer… mais nous utilisons très peu les idéogrammes dans notre écriture de tous les jours ; leur emploi est minimaliste. Le système hiéroglyphique utilise ces idéogrammes dans l’écriture ; c’est même la majorité (en nombre) des signes d’écriture. En même temps, les Égyptiens ont quelques centaines de phonogrammes et ils additionnent idéogrammes et phonogrammes.

Sur la stèle de Nefertiabet « la belle orientale » – E15591 (voir ci-dessous), nous voyons par exemple, au-dessus de la table d’offrandes, un certain nombre d’idéogrammes : des pots, des petites boules représentant de la matière, un vase (qui indique l’onguent), des récipients à liquide simples ou doubles en fonction de leur contenu plus ou moins précieux…

stèle de Nefertiabet

On peut écrire des mots avec des idéogrammes seuls ou avec des phonogrammes seuls, mais souvent les deux sont mêlés.

Comment les Égyptiens ont obtenu ces phonogrammes ?

En faisant des sortes de rébus ou de l’acrophonie. On prend les consommes et uniquement les consonnes de ce que l’on dessine ou la consonne principale qui est régulièrement la première consonne. Les Égyptiens ont ainsi fabriqué des groupes pour faire leurs mots, dans 1/3 des cas en mettant des phonogrammes suivis d’un idéogramme qu’on appelle déterminatif. Exemple : j’écris le mot homme, HM et je dessine un homme derrière.

Il y a des cas où l’on dessine un idéogramme que l’on fait suivre d’un certain nombre de phonogrammes qui vont permettre de préciser sa signification. Exemple : je dessine un homme et je mets « zan » derrière = artisan.

L’idéogramme peut être au milieu du mot, entouré de ses phonogrammes pour des questions d’équilibre. Exemple : H, le dessin de l’homme, M.

Il existe des cas où les signes phonogrammes ou autres peuvent être à l’intérieur d’un idéogramme. Exemple : le nom d’un roi entouré d’un cartouche ; cet ovale a été découvert par l’abbé Barthélémy au milieu du 18e s. D. Farout pense qu’il est temps de réhabiliter cet homme de génie, premier déchiffreur de hiéroglyphes de l’histoire de l’humanité qui a mis au point la méthode qu’a suivi Champollion, en y faisant toutefois quelques entorses.

Les Égyptiens utilisent des images dans leur écriture mais leur pensée ne sépare pas ces images qui servent à écrire, des images qui pour nous, relèvent de l’art, du dessin. Les Égyptiens écrivent de droite à gauche ; c’est-à-dire qu’ils écrivent avec des signes qui regardent vers notre droite et qui sont en direction du début du texte ; mais, pour des raisons de symétrie ou de compréhension, ils peuvent retourner leur écriture.

Comment sait-on ce qui est l’endroit, de l’envers ?

Quand les Égyptiens écrivent dans la vie de tous les jours en écriture cursive, ils écrivent de droite à gauche. Les Égyptiens pensent de droite à gauche ; nous, nous pensons de gauche à droite. Sur la stèle de Nefertiabet, la belle orientale est tournée dans le sens préférentiel, vers la droite et les hiéroglyphes qui vont avec elle sont dans le même sens. Les offrandes et les hiéroglyphes qui lui font face sont dans l’autre sens.

Autre exemple, de part et d’autre de la porte d’entrée du mastaba de Kagemni à Saqqara, c’est la symétrie qui fait que les hiéroglyphes et les 2 personnages représentés, sont face à face, parce que les Égyptiens ont besoin de symétrie, d’équilibre sur leurs monuments.

Puisque les Égyptiens écrivent avec des dessins, même si ces derniers sont devenus des lettres (des signes d’écriture), ce sont toujours des dessins. Si ces dessins représentent quelque chose de sacré, il ne sera pas possible de les placer derrière quelque chose de trivial, d’impur ou de bas et méprisable ; sinon cela voudrait dire que quelque chose d’infâme ou de honteux passe devant le divin, même si dans l’ordre de lecture l’élément méprisable ou pas, doit se lire en premier.

Exemple avec le mot « encens » qui se trouve tout en haut des offrandes de la stèle de Nefertiabet du Louvre :

Stèle de Néfertiabet

Le bâton sacré entouré d’une bandelette signifie « dieu » ; il se lit netcher, c’est un idéogramme. Ce bâton sacré ne peut pas se placer après le linge plié qui n’a pas de signification particulière.

Remarque de D. Farout : « Souvent vous lirez que ce bâton est un oriflamme mais il n’y a pas d’oriflamme avant le Nouvel Empire. Comment des gens du 4e millénaire pouvaient-ils dessiner quelque chose qui n’existait pas… ? ».

Le bâton sacré = nTr, le linge plié = s, l’entrave = T et une boulette d’encens
Je ne lis pas : nTr, s, T (netchersetch)
Mais : snTr (senetcher)
Je lis : s, nTr et le T en plus ; il y a plus de lettres que ce qui devrait être lu, puisqu’on lit 2 fois la même chose et en plus ce n’est pas dans l’ordre ! Ceci est déroutant quand on débute l’étude de l’égyptien, puis c’est une habitude. Il s’agit de « l’antéposition honorifique » dont l’expression n’a pas été utilisée pendant la conférence.

L’écriture égyptienne est basée sur l’organisation hiérarchique qui prime sur l’organisation chronologique (nous, nous écrivons toujours chronologiquement).

Voyons maintenant un mot qui figure toujours sur la stèle de Nefertiabet du Louvre, à 2 hiéroglyphes du mot encens.

En le décomposant nous retrouvons, le linge plié = s, la chouette = m, la main = d, l’œil = idéogramme œil qui veut dire œil, le pain = t et 3 boulettes ; pour bien comprendre, détaillons les hiéroglyphes voisins qui représentent ce même mot écrit seulement avec des idéogrammes : un papyrus, le papyrus c’est vert, l’œil et 3 boulettes = matière ; c’est une matière verte pour l’œil, c’est du fard vert. La 1re représentation du mot est constituée de lettres, plus l’œil au milieu et de 3 petites boulettes. Donc, il s’agit d’une matière pour œil et on lit ce mot : s, m, d, t ; le t est en-dessous de l’œil parce qu’on a trouvé cela plus esthétique. Si on recherche le mot « semedet » dans les dictionnaires, on risque de ne pas le trouver, car on sait actuellement qu’il faut le lire « sedemet » (le mot étant écrit aussi avec le signe de l’oreille sDm/sdm). L’Égyptien a placé le s à côté du m parce que l’ensemble formait un beau carré (cadrat) et il ne s’est pas occupé de savoir dans quel ordre on lirait les lettres (D. Farout rappelle que c’est sa langue maternelle à l’Égyptien, et que ce n’était pas fait pour des gens qui arriveraient 4 500 ans plus tard…).

Il y a une organisation harmonique qui prime elle aussi, sur l’organisation chronologique.

Conclusion : l’Égyptien écrit d’abord suivant une organisation harmonique et une organisation hiérarchique ; les autres signes suivent l’organisation chronologique.

Revenons à la porte d’entrée du mastaba de Saqqara ; nous avons un personnage qui était le gendre, mais surtout le Vizir du roi Téti, fondateur de la 6e d. et dont le nom se décompose ainsi :

• le ka qui est l’essence de l’être, la partie sacrée
• l’ibis = gm = trouver
• le signe n

Les différents éléments ci-dessus, lus dans l’ordre, nous donne son nom : Kagemni. Comme le ka est sacré, il est peut-être écrit devant pour des raisons d’organisation honorifique et notre vizir s’appelle peut-être Gemnika. « Quel est son véritable nom, Kagemni, Gemnika ? On ne le saura probablement jamais » nous dit D. Farout.

L’écriture égyptienne est organisée selon 3 critères et dans leur ordre d’importance :

1. l’organisation hiérarchique/honorifique
2. l’organisation harmonique : les hiéroglyphes sont les paroles des dieux, le monde est créé par les paroles prononcées par les dieux ; donc quand on écrit sur des monuments qui sont des tombes ou des temples, on doit garantir l’ordre divin ; on est obligé de faire attention à la hiérarchie et à l’harmonie parce que le monde a été créé de façon organisée, harmonique (Maât)
3. l’organisation chronologique (c’est-à-dire tout ce qui ne contredit pas l’harmonie et la hiérarchie)

Les images

Les images sont organisées de la même façon que l’écriture.

À partir du montant gauche du mastaba de Kagemni (en regardant face à l’entrée), nous allons observer ce haut personnage représenté en deux dimensions et tout entier tourné vers la droite ; nous nous plaçons dans la peau d’un scribe des formes. En égyptien ce scribe écrit des formes, il ne les dessine pas, il est écrivain. Il a étudié les hiéroglyphes, car il ne peut pas être artiste sans être écrivain spécialisé et le vizir lui a demandé de le représenter sur sa tombe.

L’image du personnage va être constituée de divers éléments montrant tous les aspects du sujet : visage du vizir de profil (droit) et dans le même temps œil droit placé sur la surface picturale, épaules de face, torse de face mais sein droit de profil placé sous le bras opposé, abdomen de profil et nombril de profil placé sur le côté, la musculature des jambes est celle de l’extérieur du mollet correspondant à l’image que renvoie un miroir, les pieds de profil montrent leur face interne mais le pied droit a son image réfléchie par un miroir. C’est ce qui fait dire que les personnages ont 2 pieds gauches, 2 mains gauches, alors que le scribe des formes prend les parties qui l’intéresse et les applique sur la surface picturale.

Le vizir Kagemni est représenté la jambe en avant dans l’attitude de la marche (c’est le hiéroglyphe) ; il ne marche pas mais est dans une attitude d’action (marche, démarche : nmt.t). La canne que Kagemni tient main gauche, se dit « médou » (mdw), c’est une canne de marche, de combat ; mdw sert à écrire le mot « parole ». Quant au sceptre qu’il tient main droite, c’est le sceptre « sekhem » (sxm) qui signifie « pouvoir ».

Nous avons donc en face de nous un homme qui a une fonction ; cette fonction s’exprime à travers la parole et c’est une parole de pouvoir suivie d’effets. C’est un haut fonctionnaire, c’est un « magistrat » au sens étymologique du terme.

Sur le montant droit, en regardant l’entrée de la tombe de Kagemni, l’ensemble de la scène est à l’envers. La position de Kagemni n’a pas changé par rapport au côté gauche, c’est le miroir de l’autre moitié. Le sceptre passe derrière le pagne de Kagemni et signale que le personnage n’est pas comme cela ; en réalité, l’image reproduite est celle d’un miroir.

Les représentations en trois dimensions

Les Égyptiens ont fait de la ronde-bosse très tôt mais ils n’ont vraiment représenté le « magistrat » en trois dimensions, qu’à la 3e dynastie. En fait, ils n’ont pas pris un homme qu’ils ont sculpté, ils ont sculpté un hiéroglyphe.

• Exemple les statues de Sepa A36-N37 :

Ce sont les plus grandes statues en pierre de l’époque ; il a fallu trouver des solutions pour reproduire en pierre ce que l’on ne pouvait restituer. La canne, le bras, le sceptre, comme en hiéroglyphe, les Égyptiens les ont rabattus. La canne n’est plus rectiligne, elle suit la surface ; le hiéroglyphe « sceptre » est collé sur le bras et la main n’a pas besoin d’être fermée ; sur le socle, les hiéroglyphes sont à lire de côté (de profil). Ce n’est qu’à la 4e dynastie que les hiéroglyphes pourront être lus de face et cela deviendra la norme.

Les Égyptiens dès la 3e dynastie ont trouvé une autre solution : le mime.

• Exemple les statues de Rahotep et Nofret (visibles au Musée du Caire)

Rahotep, fils de Snéfrou est assis, ses mains sont vides mais elles miment la tenue d’une canne et d’un sceptre. Rahotep est assis cependant son tronc nous indique qu’il est un magistrat.

• Exemple de la statue de Setka E12629 : 

 

Setka, fils de Redjedef (Djedefrê / Didoufri) est en scribe ; il a son rouleau de papyrus et ses doigts ont une certaine position (comme s’il était en train d’écrire) mais il n’a pas de calame.

Les Égyptiens ont assez tôt trouvé une autre parade : mettre un véritable objet sur la statue.

• Exemple la statue du « scribe accroupi » E3023 :

Le scribe accroupi – IVe dynastie (attribution d’après style) (-2620 – -2500) Lieu de découverte : Saqqara-Nord (Nécropole memphite-Saqqara) (“Dans un puits situé au nord du Sérapéum”)

Le scribe a un trou entre les doigts pour mettre un véritable calame (1). Ce n’est pas très fréquent, mais à toutes les époques cela se vérifie lorsqu’il s’agit d’objets précieux (sistre en or…).

C’est à la 4e dynastie qui sous Khéops, que les Égyptiens ont trouvé la solution : le boudin.

Statuette d’homme en ficus E10357 :

VIe dynastie (attribution d’après style) (-2350 – -2200)

Ces boudins ont fait couler beaucoup d’encre, car on a cru à un moment, qu’il s’agissait d’espaces réservés pour empêcher la sculpture de casser. Le boudin, c’est le hiéroglyphe qui signifie que l’on a quelque chose dans la main. À partir de Khéops, les personnages sont représentés avec ces boudins, les bras le long du corps ; ils indiquent les insignes de la fonction dans les mains (canne, sceptre ou autre). À partir de la 5e d., les boudins sont peints en blanc ; cette couleur est celle du lin et les boudins prennent la forme arrondie du ballot de lin. Le lin est une matière qui symbolise la richesse. Les Égyptiens ont surajouté une information, à savoir : le personnage représenté a les insignes de sa fonction dans les mains et en plus, il est riche. La statuette E10357 du Louvre, n’a pas lieu d’être sous cette forme, car sur une statue en bois il est possible de mettre une canne et un sceptre ; cela veut dire que les personnages avec bras le long du corps et boudins, sont devenus génériques des « magistrats ». À la 5e d., on trouve les statues en bois dans les 2 représentations : homme avec mains le long du corps et boudins ou homme avec canne et sceptre.

Au niveau de la hiérarchie, il y a les différences de taille et les attitudes. Un personnage grand, c’est quelqu’un d’important (un grand homme). Les différences de taille peuvent être dues à la surface picturale ; dans un grand registre, les personnages sont grands.

• Exemples dans la tombe de Pahery à El-Kab (18e d.)

1. Dans la zone des silos les hommes semblent petits mais en réalité ils ne sont pas petits, ils sont de la taille du registre. On montre en évidant la muraille, les silos qui sont dessinés à l’intérieur. Ces derniers sont couleur blé avec le dessin des grains.

2. Le hiéroglyphe du bassin est montré au milieu des palmiers ; les arbres qui sont devant sont plus petits que ceux situés à l’arrière ; on comprend qu’il s’agit d’un bassin entouré de palmiers.

3. Dans la scène des funérailles, les objets font de la lévitation ; la paroi a été évidée et l’on voit à l’intérieur qu’il y a un cercueil sur un traîneau, que le cercueil flotte en l’air, que le lit funéraire avec la momie flottent au-dessus du cercueil afin que tous ces éléments soient vus séparément ; en réalité tout est à l’intérieur et emboîté.

Pour visiter cette tombe (cliquer sur les liens)
http://www.osirisnet.net/tombes/el_kab/ … ahery1.htm#
http://alain.guilleux.free.fr/el_kab/el … paheri.php

Des images qui ne sont pas vraiment des images…

• Exemple Stèle N522 en calcaire Ramsès 2, enfant / Ptah :

stèle rectangulaire ; stèle biface
Date de création/fabrication : Ramsès II (inscription/dédicace/signature) (-1279 – -1213)
stèle rectangulaire ; stèle biface
Date de création/fabrication : Ramsès II (inscription/dédicace/signature) (-1279 – -1213)

« Le roi de Haute et Basse Égypte, maître des Deux-Terres, (Ousermaâtrê-Setepenrê)|, doté de vie comme Rê, pour l’éternité des nuits et des jours », traduction D. Farout.

C’est Ramsès 2 qui est représenté en enfant, pourtant il a une couronne ; quand il monte sur le trône, il a déjà 25 ans, 4 enfants et 2 femmes ; ce n’est pas un enfant. Au verso, un vizir est représenté devant le dieu Ptah.

C’est un objet de culte personnel qui représente d’un côté, le dieu céleste du jour et de l’autre côté, le dieu chtonien (Rê et Ptah). En réalité c’est Rê sous les traits de Ramsès 2 et le coussin sur lequel il est assis a la forme du signe hiéroglyphique de la montagne « djou » (Dw) : c’est le dieu qui apparaît à l’horizon au matin.

Il faut donc comprendre : Rê enfant (ramessou) pour « c’est Rê qui l’a mis au monde » ; le nom du roi est écrit sous forme de rébus.

Les Égyptiens vont toujours être dans cette vision aspective et non perspective. La vision aspective c’est la multiplicité des points de vues additionnés sans s’occuper de savoir si l’on doit être dans plusieurs temps et endroits différents ou pas, pour pouvoir tout cela à la fois. Ce n’est pas ce qui intéresse les Égyptiens. Ils ne se placent pas dans le récit, mais dans la définition.

• Exemple fragment d’une stèle E11624 : 

stèle biface
époque amarnienne (attribution d’après style) (-1353 – -1336) Lieu de découverte : Tell el-Amarna (Moyenne Égypte->rive est Moyenne Égypte) (ville)

Cette scène semble réaliste parce qu’on est sous Akhenaton ; on voit les orteils, les pieds (un talon soulevé) et les jambes du roi, ce qui correspond à une attitude réaliste. Les pieds de la reine Nefertiti pendent, alors que d’habitude les pieds sont représentés droits et les orteils sont détaillés… D. Farout précise que si nous pouvions voir la scène entière, tout le reste est aspectivité (ce sont des hiéroglyphes) : « Ce n’est pas parce qu’on a un peu de chronologie et de photographie qu’on est dans le réalisme et Akhenaton était bien un ancien Égyptien qui pensait en hiéroglyphes comme tout le monde…».

L’aspect Littérature n’a pas été abordé compte tenu du temps accordé au conférencier (1 h).

Conclusion

L’aspectivité est la clé de l’art égyptien :

• elle montre la multiplicité des aspects du sujet formant un tout (holistique),

• elle rabat ces aspects un par un, sans les déformer sur la surface picturale et sans s’occuper d’une unité de temps, de lieu ou d’action.

Notes :

(1) Calame égyptien : Le calame est un roseau taillé en pointe qui servait à l’écriture aussi bien sur papyrus que sur le bois ou les tablettes d’argile. Utilisé à sec sur des tablettes d’argile tendre, le calamemarquait la terre pour laisser apparaître des sigles.

 

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